Pour une vision renouvelée des relations entre l’Afrique et la France [pt]

Article de l’Ambassadeur de France en Angola, M. Sylvain Itté, publié dans le journal Vanguarda, le 1er, le 8 et le 15 novembre dernier.

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De nombreux observateurs extérieurs ont encore une vision datée et pour le moins erronée des relations entre l’Afrique et la France. Selon eux, la France serait un incorrigible Etat colonialiste et son action, à travers notamment le maintien du Franc CFA ou sa présence militaire, n’aurait pour seul objectif que de s’accaparer les ressources naturelles de l’Afrique sans considération pour les populations du continent.

L’attitude de la France, à l’instar de nombreux autres pays, n’a pas toujours été exempte de critiques parfois fondées. Son passé colonial et post colonial doit être regardé avec une lucidité critique et objective. La France elle-même s’y emploie. Aujourd’hui toutefois, de nombreuses formes de colonialisme et de soumission, notamment économique, sont observées en Afrique et ne sont pas le fait de l’action de la France. Les nouvelles formes de colonialisme sont ainsi diverses, et une analyse objective des faits voudrait que l’ardeur mise à critiquer la France et plus généralement l’Europe, soit appliquée en toute circonstance.

Qu’il me soit ainsi permis tout d’abord de rétablir quelques faits :

Le Franc CFA, souvent mis en cause mais également soutenu par de nombreux économistes africains, a démontré son utilité en favorisant la stabilité monétaire et financière des 15 pays africains concernés. L’inflation y a été inférieure à 3 % au cours des dernières années quand la moyenne en Afrique subsaharienne est de l’ordre de 9 %. Grâce à la parité fixe avec l’euro, les investisseurs de la zone euro ou d’autres pays sont davantage incités à investir dans la zone Franc puisqu’elle les protège contre les risques de change.

Aujourd’hui essentiellement africain, le système préserve l’équilibre et la souveraineté des États de la zone Franc. La France ne participe pas à l’élaboration et à la mise en œuvre des politiques communes. La représentation de la France au sein des instances des banques centrales a notablement diminué au cours des dernières décennies. La France n’est pas représentée à l’UEMOA et à la CEMAC, ni lors des conférences des chefs d’États et conseils et comités ministériels, principales instances de gouvernance de la Zone Franc.
Les pays africains ont souverainement décidé de créer ou de rejoindre la zone Franc et de s’y maintenir. Chaque pays est libre de quitter la Zone Franc de manière temporaire (comme l’a fait le Mali) ou définitive (comme la Guinée, la Mauritanie et Madagascar).

Lors de ses derniers déplacements en Afrique, notamment à Ouagadougou en novembre 2017, le Président de la République, Emmanuel Macron, s’est clairement et sans la moindre ambiguïté, prononcé sur cette question en précisant qu’il appartenait aux responsables africains de décider ou non de conserver le système du Franc CFA. Si une majorité d’Etats décident de se retirer de ce dispositif la France n’y opposera aucune objection. Il convient toutefois d’insister sur le fait que les opinions sont partagées à cet égard chez les économistes et responsables financiers ou politiques africains.

En ce qui concerne la sécurité du continent africain, la communauté internationale s’accorde à reconnaitre qu’il s’agit d’un enjeu d’intérêt mutuel pour l’Afrique, pour l’Europe et pour le monde tout entier. La France estime donc qu’il est de son devoir et de sa responsabilité d’entretenir une coopération de sécurité et de défense avec les pays africains qui le souhaitent, ce qui est le cas de l’Angola. D’autres pays font de même (Etats-Unis, Chine, Russie pour n’en citer que quelques-uns), ce qui semble souvent échapper à la clairvoyance de certains observateurs.

L’engagement des forces françaises hors de nos frontières respecte le droit international : il s’effectue dans le cadre d’un mandat de l’ONU, en lien le cas échéant avec l’Union africaine, ou à la demande d’un Etat dont la souveraineté serait menacée.

Les observateurs et commentateurs objectifs se souviendront j’en suis certain, des scènes de liesse populaire et de sincère reconnaissance de la population du Mali à l’égard de la France après que nos forces armées, en appui aux forces maliennes, aient repoussé en 2013 les groupes terroristes qui faisaient régner la terreur au nord du pays et menaçaient sa capitale Bamako. L’Union africaine et l’ONU ont, à l’époque, approuvé sans la moindre réserve l’intervention française.

Qui sait enfin que nos forces armées sont fréquemment engagées dans des opérations à caractère humanitaire comme en mars dernier au Mozambique où, à la suite du cyclone Idai, elles ont acheminées 180 tonnes d’aide. Ce geste a valu à la France les remerciements du Président Nyusi.

Mais qu’il me soit permis d’évoquer maintenant la réalité présente des liens étroits, ancrés dans la géographie et dans notre histoire commune, qui forgent la relation d’aujourd’hui entre la France et l’Afrique.

Cette relation se caractérise en premier lieu, et c’est heureux, par la force du lien humain. Notre voisin le plus proche, l’Afrique, participe à notre identité à travers une histoire commune et par le biais des diasporas africaines de France. Si nombre de nos compatriotes ont une origine qui les rattache à l’Afrique, en sens inverse, plus de 150 000 Français sont établis en Afrique sub-saharienne (et près de 500 000 pour l’ensemble du continent). La France fait par ailleurs partie de l’espace africain avec ses deux départements de l’océan Indien de la Réunion et de Mayotte dans lesquels vivent plus d’un million de Français.

À bien des égards, notre présent et notre avenir sont intimement liés à ceux de l’Afrique. La prospérité et la sécurité des pays africains conditionnent aujourd’hui largement les nôtres :

Parce qu’en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme, les défis sont communs et rendent illusoires un engagement et une vigilance qui ne s’étendraient pas aux pays africains. La paix et la sécurité du continent déterminent également notre stabilité. C’est le sens, notamment, de notre action au Sahel ;

Parce que la prospérité croissante de l’Afrique ouvre des perspectives nouvelles à nos entreprises alors que la France est l’un des principaux partenaires économiques du continent, son second partenaire commercial en Europe. En Angola, la France est le 2ème investisseur étranger et nos entreprises sont à l’origine de la création de plus de 25 000 emplois directs et indirects. Le premier employeur privé du pays est une entreprise française implantée dans plusieurs provinces. Déjà présentes, nos entreprises contribuent directement à cette croissance par de nouveaux investissements et par la création de valeur ajoutée ;

Parce que la France est convaincue que les grands enjeux auxquels le monde sera confronté, qu’il s’agisse du changement climatique ou de la gestion des migrations, ne trouveront de solutions que de manière globale et avec un engagement fort de l’Afrique. Avec une croissance démographique exceptionnelle qui verra l’Afrique passer de 1,2 milliard aujourd’hui à 2,5 milliards en 2050, dans le contexte d’une intense urbanisation, les défis humains doivent être au centre de notre attention et les réponses politiques, économiques, sociales et démocratiques ne peuvent passer que par une coopération internationale d’une toute autre dimension que celle que nous connaissons aujourd’hui.

Le Président de la République, Emmanuel Macron, a fixé les grandes orientations de ce qui devra constituer l’action de la France dans les prochaines décennies, tournée d’une part sur le développement humain passant notamment par la formation de la jeunesse africaine, d’autre part sur un développement économique qui permettra avant tout une amélioration substantielle des conditions de vie des populations. Ainsi l’éducation, l’accès à l’eau, à l’énergie et les conditions sanitaires de vie seront les axes prioritaires de notre coopération en Afrique et en Angola en particulier ;

Parce que l’avenir de la langue Française et de la Francophonie est largement porté par les Africains, qui représentent plus de la moitié des 300 millions de francophones dans le monde, et que le rayonnement accru de notre langue sera un défi et un atout, à gérer avec eux ;

Parce que les pays africains sont comme nous attachés à la défense du multilatéralisme et leurs intérêts convergent avec les nôtres pour la promotion d’une meilleure gouvernance mondiale ;

Parce que une partie de l’Histoire de France a été écrite par des africains venus se battre pour défendre notre liberté à plusieurs moments cruciaux.

La France a des intérêts légitimes en Afrique qu’elle veut promouvoir dans une démarche partenariale, fondée sur la transparence et la réciprocité.

C’est le sens du discours que le président de la République a prononcé, le 28 novembre 2017 à l’université Ki-Zerbo de Ouagadougou, au cours duquel il a détaillé une série d’engagements, marqueurs d’une nouvelle relation, d’un nouveau regard, entre la France et le continent africain.

Le président Emmanuel Macron a détaillé une série d’engagements envers la jeunesse africaine, notamment en faveur de l’éducation des filles, de l’entreprenariat et de la mobilité. D’une façon générale la priorité est donnée à l’emploi, qui dépend d’abord des investissements du secteur privé, et à l’innovation. L’enjeu est de permettre à la jeunesse africaine de s’inventer un avenir sur son continent.

La forte progression de notre aide publique au développement (APD) au service d’une politique d’investissement solidaire dans un avenir commun a été actée : 0,55% du revenu national brut (RNB) consacrés à l’APD d’ici à 2022. L’Afrique en général sera la principale bénéficiaire de cet effort, avec dix-neuf pays prioritaires en particulier, appartenant tous à la catégorie des pays les moins avancés (PMA). En Angola, la France met en œuvre à travers l’action de l’agence française de développement (AFD) des programmes destinés au financement de projets dans le domaine de l’eau et de l’agriculture familiale pour plusieurs centaines de millions de dollars et elle a engagé sur plusieurs années un vaste programme de soutien à la formation professionnelle et à l’enseignement agricole.

Le discours de Ouagadougou impose enfin un changement d’approche et de méthode, pas simplement sur la question des biens culturels, mais aussi sur le rôle croissant que devraient pouvoir jouer les diasporas africaines dans cette relation.

Des engagements majeurs ont été énoncés notamment dans quatre grands domaines, particulièrement importants pour l’avenir de la jeunesse africaine : l’éducation et la coopération universitaire, l’innovation et le partenariat économique, le climat et la ville durable, et la culture. Depuis lors, des dizaines de projets ont vu le jour dans la grande majorité des pays africains, francophones comme non francophones.

Par exemple, en Angola, quatre écoles publiques bilingues angolaises du réseau nommé « Eiffel » de Caxito, Malanje, Ondjiva et N’Dalatando, ont obtenu en 2018 et 2019 le label « FranceEducation » qui atteste de la qualité de l’enseignement bilingue français-portugais dispensé dans ces écoles. Il s’agit des premières écoles labellisées en Afrique australe et en milieu lusophone africain. Ce réseau d’excellence qui forme chaque année plusieurs centaines de lycéens angolais de tous les milieux sociaux est le fruit d’un partenariat public-privé entre l’Ambassade de France en Angola, le ministère de l’Éducation angolais, Total E&P Angola et la Mission laïque française (MLF) et le lycée français de Luanda. Par ailleurs, la France développe un important plan de formation supérieure de jeunes angolais qui sont aujourd’hui au nombre de 800 à étudier dans notre pays. Enfin, il faut souligner que le lycée français de Luanda accueille 54% d’élèves angolais, soit près de 600 jeunes.

L’enjeu du développement durable des villes africaines, notamment face au défi du changement climatique, est un autre axe fort du discours de Ouagadougou. Par des projets qui facilitent la mise en place d’infrastructures durables réduisant l’empreinte climatique et permettant à l’Afrique de respecter les objectifs fixés par l’accord de Paris tout en recourant à des technologies innovantes, la France accompagne les pays du continent dans cette transition. Le thème de la ville durable sera ainsi au centre du sommet Afrique-France prévu début juin 2020 et qui devrait accueillir un nombre important des 54 chefs d’Etat africains, dont nous l’espérons le président Lourenço, invités par le président Macron.

Dans le domaine de la santé, la France est le deuxième contributeur sur la période 2002-2016 avec 4,5 milliards de dollars versés au Fonds mondial de lutte contre les grandes pandémies que sont le SIDA, le paludisme et la tuberculose. La conférence de reconstitution du Fonds mondial à Lyon les 9 et 10 octobre 2019 en présence du Président de la République a été un succès : la cible de 14 milliards de dollars a été atteinte. C’est une victoire pour la France qui a montré l’exemple en augmentant de 20 % sa contribution et a déployé des efforts significatifs pour mobiliser les autres donateurs. Ainsi, grâce à cet engagement et à la recherche mise en œuvre par l’Institut Pasteur notamment, des centaines de milliers de vie, ont été sauvées sur le continent africain.

Sur le plan culturel, la Saison des cultures africaines en France, « Africa 2020 », doit permettre de faire connaître à la France, aux jeunes Français, la création des jeunes générations africaines dans la mode, dans la musique, dans le cinéma, dans le design. En Angola, la France est engagée au service du multiculturalisme grâce à l’Alliance française de Luanda qui assure une programmation culturelle unique qui met notamment en valeur les artistes angolais et francophones d’Afrique. La France met aussi en œuvre en partenariat avec l’entreprise TOTAL E&P un programme de plusieurs centaines de milliers d’euros dans le soutien au site de Mbanza Kongo classé au patrimoine de l’UNESCO, dont la candidature avait été largement soutenue en son temps par la France.

Ainsi, au-delà des clichés surannés et souvent mal informés, lorsqu’ils ne sont pas volontairement malveillants, quant aux relations entre la France et l’Afrique, j’espère avoir permis aux lecteurs angolais d’appréhender leur réalité actuelle, en Afrique comme en Angola, plus juste, plus positive et constructive, et plus conforme à ses actions.

Dernière modification : 18/11/2019

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